Numéro 06
novembre 2026
Musique
Texte et photographies
Pétronille Berger
Betino, la musique au cœur d’une vie
De Sousse à Paris, Betino Errera, a toujours vécu au rythme des découvertes musicales. Aujourd’hui, à travers son magasin de vinyles coloré et éclectique et ses mixes, il redonne vie à des morceaux oubliés et inspire les amateurs de tous horizons.
Comment votre passion pour la musique a-t-elle évolué au fil des années ?
Je suis né à Sousse, en Tunisie en 1962. Dans les années 70, on écoutait déjà très régulièrement les radios françaises sur les longues ondes, et on était imbibés par les tubes de l’époque. Nos parents nous amenaient souvent au club de l’hôtel Marhaba. Un groupe incroyable y jouait : Carthago. C’est à ce moment-là que tout a commencé. J’ai découvert James Brown, Elvis Presley, Santana, etc… J’avais une douzaine d’années et j’étais définitivement accro à la musique ! Aller en boîte pour danser, découvrir des nouveautés, c’était primordial pour moi. Quand tu vas à » la Grotte « , boîte mythique des années 70 et que tu entends pour la première fois Earth, Wind &, Fire, Millie Jackson ou Bohannon en club, c’est juste incroyable ! C’est en partie comme ça que j’ai pu construire mes connaissances musicales.

© Pétronille Berger
Après mon bac, je suis arrivé à Paris, en 1981, et j’ai fait une fac de maths-physique, suivie d’un diplôme en informatique. À l’époque, Saint-Michel et ses environs c’étaient le quartier des disquaires et avec mon cousin Gilbert, on allait tous les jours découvrir et acheter des disques, et ça pendant des années. L’obsession de la nouveauté ne cessait de croître, c’était une vraie drogue ! J’ai su ainsi que ma vie tournerait autour de la musique.
Grâce à mon cousin, ma première expérience en tant que disquaire fut chez Radio Pygmalion fin 86, magasin concurrent direct de la FNAC. Ils vendaient tous les disques 50 centimes moins cher ! Cela nous a permis de nous cultiver musicalement et j’ai finalement intégré Karamel Records, un distributeur indépendant, et c’est là que j’ai tout appris : la vente, l’import, la production. Mais surtout, j’ai découvert l’importance du lien humain. Mes patrons Edouard et Gérard, qu’on appelait les « blues brothers de l’import » ont été d’une importance capitale. Et en 1999, j’ai décidé d’ouvrir mon propre magasin à mon image. Mon but, c’est de vendre de l’émotion, de partager mon amour pour la musique. Aujourd’hui ça fait 25 ans que je tiens ce magasin et j’en suis toujours aussi heureux.
Quel est votre point de vue sur l’évolution du vinyle que vous vendez tant aujourd’hui ?
L’expression » retour » du vinyle ne me plaît pas, parce que le vinyle n’a jamais vraiment disparu. Même dans les années 80 et 90 lorsque le CD a pris une place folle, le vinyle restait présent dans les milieux niches : la house, le hip-hop, la techno. Avec l’effondrement du CD et l’avènement des plateformes comme Spotify, les gens ont eu besoin d’un objet physique, d’une expérience différente, quoi.

© Pétronille Berger
À l’époque des DJs, on achetait deux exemplaires du même disque pour mixer ou scratcher. Mais avec le téléchargement, un morceau coûtait 1,50€, il suffisait de le dupliquer, et face à des vinyles à 10€ à cette époque, le choix était vite fait. Malheureusement ça a provoqué la fermeture de nombreux magasins spécialisés. Pourtant, le vinyle, même s’il avait chuté, n’a jamais totalement disparu. Aujourd’hui, c’est plus visible parce que le CD a continué à dégringoler. Maintenant, un album sort sur Spotify, et en vinyle pour certains, mais plus rarement en CD. Avec le vinyle, tu as un vrai rapport au disque, tu te souviens de chaque morceau, c’est pas juste une musique qu’on télécharge. Le vinyle c’est un support qu’on manipule, qu’on écoute, et c’est cette expérience-là qui le rend unique.
Qu’est-ce que vous voulez transmettre à travers la musique ?
Mon magasin, c’est un lieu de vie, un endroit où les gens se rencontrent et échangent. Vivre de sa passion, c’est un défi, mais c’est aussi ce qui donne un sens à ma vie. On me parle souvent de nostalgie dans la musique, mais je ne veux pas vivre dans le passé, je veux m’en nourrir pour construire le présent. La musique, c’est une transmission, une émotion à partager. On inspire, on redonne envie aux gens de découvrir, d’aimer.
« Mon plaisir, c’est de continuer à vivre avec mes vinyles et les faire découvrir ou redécouvrir. »
Au Betino’s Record Shop, ce qui m’intéresse, ce n’est pas de vendre pour vendre, c’est de partager des émotions, d’offrir un lieu où les gens peuvent découvrir des sons, des artistes, des genres qu’ils ne connaissent pas. Quand un client me dit : » Tu m’as redonné envie d’acheter des vinyles « , ça me touche profondément, et j’ai l’impression d’avoir réussi. D’ailleurs, ma clientèle est éclectique, certains viennent chercher du Stevie Wonder ou du Pink Floyd, et repartent avec une nouveauté en house ou en hip-hop. Ce que je veux, c’est que les gens viennent découvrir, pas seulement consommer, je préfère qu’ils soient surpris, qu’ils explorent. Finalement, mon plaisir, c’est de continuer à vivre avec mes vinyles et les faire découvrir ou redécouvrir.

© Pétronille Berger
Des anecdotes marquantes à partager ?
Un jour, je passais un morceau de jazz latino-américain dans mon magasin. Un homme est entré et a commencé à chanter les paroles. C’était le chanteur du disque ! Une autre fois, je mixais au Cabaret Sauvage, après un groupe d’afrobeat. Je mets un morceau de reggae, et un couple vient vers moi : c’étaient les artistes sur la pochette du disque, 35 ans après sa sortie.
« Pour moi, c’est ça, le vrai rôle de la musique : connecter les gens et raviver leur passion. »
Ils m’ont dit : » Thank you for playing our record. « C’était bouleversant. Une autre fois encore, après avoir mixé au Bambino, un client est revenu le lendemain au magasin avec une liste de morceaux qu’il avait » shazamés « . Il voulait reprendre le DJing en vinyle grâce à ma prestation de la veille. Ça, ça fait chaud au cœur ! Ce sont ces instants qui comptent, où tu vois que la musique a touché quelqu’un. Pour moi, c’est ça, le vrai rôle de la musique : connecter les gens et raviver leur passion.