Numéro 06
novembre 2026
Cinéma
Texte
Selma Macri
Quand le cœur bat et la virilité vacille : Hommes et femmes dans le cinéma de Jacques Audiard
En 2023, Emilia Pérez de Jacques Audiard explore des trajectoires féminines hors du commun. Déjà en 2005, l’auteur explorait avec De battre mon cœur s’est arrêté, la masculinité à travers Tom, partagé entre violence et sensibilité. Ces œuvres, même si différentes dans la thématique, interrogent les identités et les normes genrées.
De Tom à Emilia : quêtes d’identité face à la virilité
Après quelques films n’ayant pas fait le même bruit que ses succès du début des années 2000 comme De battre mon cœur s’est arrêté, 2005, ou Un prophète en 2009, le réalisateur Jacques Audiard fait de nouveau battre le cœur des critiques de cinéma avec son nouveau film Emilia Pérez.

Extrait de « Emilia Pérez », Jacques Audiard, 2024
L’actrice principale qui interprète Emilia Pérez/Manitas, (Karla Sofía Gascón) gagnera la prestigieuse Palme d’Or au Festival de Cannes et le film gagnera le Prix du jury. L’histoire est celle du dangereux chef de cartel, Manitas, qui veut se retirer des affaires et réaliser le plan qu’il peaufine en secret depuis des années : devenir enfin la femme qu’il a toujours rêvé d’être. Emilia décide que ses enfants et son ex-femme Jessi (Selena Gomez), viennent habiter chez elle au Mexique après avoir été séparé de sa famille en ayant feint la mort de Manitas. Emilia se présente comme une cousine lointaine qui les accueille. Elle fonde une association, aide les autres, son passé dans le cartel est désormais derrière elle. Le film offre une déconstruction radicale des catégories de genre en explorant la fluidité identitaire. Ici, la virilité n’est pas simplement remise en question, elle est rejetée dans sa totalité.
« Ici, la virilité n’est pas simplement remise en question, elle est rejetée dans sa totalité. »
Au contraire, dans De battre mon cœur s’est arrêté, Tom, 28 ans, est un marchand de biens véreux à Paris comme son père Robert (Niels Arestrup). Il voulait autrefois devenir pianiste comme sa mère, mais a abandonné ce projet au décès de celle-ci. Il vit dans un univers violent, ne fait preuve d’aucune pitié envers les immigrés qu’il expulse d’immeubles insalubres qu’il rachète et a des rapports brutaux avec tous ses proches. Une rencontre fortuite lui proposant de passer une audition pour le conservatoire, le pousse à croire qu’il pourrait être le pianiste concertiste de talent qu’il rêvait d’être.
Contrastes
La nuit Tom part en excursion avec ses amis, frappe des gens, vire des familles de leurs maisons. Dans ses premiers cours de piano, c’est une lutte constante avec lui-même qui l’empêche de lâcher prise quand sa professeure de piano lui indique d’être « slow » dans ses mouvements sur les touches. Audiard illustre ici la lutte entre lumière et ombre : le jour, Tom joue du piano et tente d’embrasser sa sensibilité. La nuit, il agit sous l’influence de la virilité paternelle. Sans cesser ses activités immobilières, Tom prépare l’audition, mais comme dans une tragédie, le passé refait surface. À la fin du film, Tom est rattrapé par le poids d’une virilité toxique, incarnée par ses amis, qui le forcent à renouer avec des comportements violents. Juste avant son audition, ils l’obligent à régler une affaire immobilière violente incarnant les valeurs brutales et dominantes auxquelles il tente d’échapper. Perturbé, il échoue à passer l’audition correctement et en rentrant chez lui découvre son père assassiné.
Mais son instinct forgé par son éducation paternel revient le soir d’un concert de son ancienne professeure de piano lorsqu’il croise l’homme ayant tué son père. Le peu de contrôle qu’il avait, s’effondre. La rage, l’unique émotion qu’un homme de son éducation virile peut exprimer, sort de ses mains. Cette fois ce n’est pas pour jouer du piano qu’il les déploie mais pour frapper, étrangler et presque tuer l’homme. Ensanglanté, il arrive malgré tout à se diriger dans les rangs du public du concert. Un contraste entre son éducation paternelle qu’il garde en lui et la virtuosité du piano qui se trouve en face de lui, qu’il a hérité de sa mère.
« Audiard souligne que l’héritage du pouvoir et de la violence laisse des traces indélébiles, rendant la libération intérieure bien plus complexe. »
La même impossibilité de changement, s’opère également dans Emilia Pérez. Au début du film, nous découvrons le chef de cartel Manitas dans une caravane. Manitas, dont le visage reste une énigme, comme s´il n’avait jamais existé. Il est à peine visible à l’écran. Seul la bouche et le menton sont distinguables dans la pénombre. Alors malgré le changement qu’elle opère en devenant officiellement Emilia Pérez, c’est l’impossibilité de s’extraire de son passé qui poursuit Emilia dans le film. Quand elle est installée dans sa nouvelle maison au Mexique, un lieu stable et coloré contrairement à la caravane, c’est là que son passé ressurgit. Pourtant, lorsqu’elle apprend que Jessi fréquente un nouvel homme et qu’elle compte déménager avec lui et les enfants, elle est prise d’une rage insurmontable. Elle tente de l’en empêcher mais ce sera dans une fusillade finale qu’Emilia Pérez mourra avec Jessi et l’homme que celle-ci fréquentait. Elle meurt comme aurait pu mourir Manitas. Cette dualité constante sur ce que Tom et Emilia voudraient être et la manière dont ils se comportent réellement est constante dans les deux films.

Extrait de « De battre mon cœur s’est arrêté », Jacques Audiard, 2005
Jacques Audiard a su renouveler son cinéma avec Emilia Pérez, en explorant la déconstruction des normes de genre à travers ce récit poignant. Emilia, autrefois chef de cartel, tente de tourner la page en embrassant pleinement sa véritable identité. Pourtant, son passé criminel et ses comportements enracinés dans une virilité destructrice ressurgissent. La transformation extérieure d’Emilia est éclatante, mais Audiard souligne que l’héritage du pouvoir et de la violence laisse des traces indélébiles, rendant la libération intérieure bien plus complexe.

Extrait de « Emilia Pérez », Jacques Audiard, 2024
Cette quête de réinvention trouve un écho dans De battre mon cœur s’est arrêté, où Tom lutte pour échapper à l’influence toxique de son père, aspirant à une sensibilité artistique. Mais les contradictions le rattrapent et entre une masculinité brutale et un désir de lumière, il est incapable de s’émanciper totalement de son passé. Audiard, dans ces deux œuvres, montre que les personnages sont façonnés, voire emprisonnés, par leur histoire et leur éducation. Que ce soit à travers les gestes violents de Tom ou les choix destructeurs d’Emilia, il interroge l’impossible dissociation entre ce que l’on est, ce que l’on rêve d’être et ce que les autres perçoivent. Un cinéma riche, complexe et profondément humain, qui laisse un impact durable.