Numéro 06

novembre 2026

Technologies

Texte

Ariane Barbet-Massin

IA vs cinéma d’animation : un avenir commun possible ?

Au cours de ces dernières années, l’Intelligence Artificielle a fait un grand bond et est à présent accessible à tous. Il est même possible de créer des images et de petites vidéos animées, bien que certains détails doivent être améliorés. Cette avancée technologique peut avoir des répercussions sur les artistes, notamment dans le monde de l’animation. Mais est ce que l’IA est une bonne chose pour les créateurs de films animés ? Au travers d’une interview mixte entre Geoffroy Barbet-Massin, animateur au sein du groupe Technicolor, précisément chez The mill, le département publicité du groupe, et Chat GPT, IA, voyons comment ces deux intervenants voient l’arrivée de l’IA dans le milieu du cinéma d’animation.

Portrait de Geoffroy Barbet-MassinL’IA et son arrivée dans le milieu artistique : une bonne idée ?

Tout d’abord, qu’entendons nous par Intelligence Artificielle : créée en 1943, la première forme d’intelligence artificielle, le premier modèle mathématique pour la création d’un réseau de neurones annonce les prémices des ordinateurs, qui évolueront en machines capable de recopier et de calculer des chiffres à plus grande vitesse que les hommes. Le but premier de l’IA est donc celui-ci, calculer, et enregistrer un certains nombre de données pour en faire ensuite une série de calcul afin d’aider les scientifiques pour résoudre des problèmes à plus ou moins grande échelle . Son évolution lui a permis de se perfectionner, et de s’étendre dans d’autres domaines. Avec ces plus de 70 ans d’existence, l’Intelligence Artificielle s’est largement ancrée dans notre société, et s’est montrée très pertinente. Cependant, son évolution n’impacte pas uniquement les domaines scientifiques : en effet, elle apporte aujourd’hui son aide dans la finance, l’agriculture ou encore même dans la logistique des transports en commun.

« l’IA a non seulement une place à prendre, mais même plusieurs. »
Geoffroy Barbet- Massin.

Mais si l’IA se développe un peu partout, peut elle se trouver une place déterminante dans le monde de l’Art ? En nous tournant vers Geoffroy Barbet-Massin, celui ci nous explique que dans le domaine du cinéma d’animation, « l’IA a non seulement une place, mais même plusieurs places à prendre. On estime qu’elle deviendra prépondérante dans 80 % des projets, pas les projets haut de gamme bien sûr, ou les attentes peuvent être plus pointues, mais dans l’immense majorité des productions moyennement ambitieuses. » De son côté, Chat GPT ajoute : « L’IA peut déjà accomplir des taches répétitives plus rapidement que les humains, ce qui peut être fortement utile dans l’animation, notamment au niveau de l’animation procédurale, c’est-à-dire des algorithmes qui peuvent générer des mouvements réalistes à partir de simples instructions, elle peut également être utilisée pour coloriser des dessins, accélérant ainsi des étapes qui, auparavant, nécessitaient un travail humain intense. Enfin, grâce à l’IA, il est possible de générer des modèles 3D à partir de simples croquis ou même d’instructions textuelles ». Ainsi, l’Intelligence Artificielle peut donc aider grandement les artistes en réalisant des tâches simples mais longues et fastidieuses, qui souvent peuvent ralentir le processus de création et l’avancement du projet artistique.

Collaborer avec l’IA : quels sont les risques ?

Comme toute nouvelle technologie, l’IA comporte des risques : fuite des données personnelles vers un autre algorithme, mauvais sourçage des informations, très souvent peu vérifié par les utilisateurs, mais également une utilisation à but malveillante de l’Intelligence Artificielle. Pour l’art, les menaces de cette technologie sont différentes : importance des droits d’auteurs, la création d’images et de vidéos de plus en plus réaliste qui peuvent être utilisées dans certains films, mais également une dévalorisation de l’art, le rendant reproductible et donc un objet de masse, remettant en question son utilité et de son authenticité. Ces dangers peuvent en faire paniquer plus d’un, mais lorsqu’on pose la question à nos intervenants, ils nous rassurent rapidement : « Est-ce que l’IA risque d’être un danger pour les artistes et pour l’art en général ?

GBM : « Non, au contraire, c’est une chance pour les graphistes qui sauront l’utiliser, mais pour les autres, c’est un vrai problème. » Autrement dit, une fois bien utilisée, l’IA peut être un atout pour celui qui l’utilise à bon escient, comme une béquille sur laquelle on peut compter, et non lui déléguer tout le travail. On peut penser à certains auteurs qui utilisent l’IA comme une aide mémoire pour leur création, un fil rouge qui les empêche de dériver en dehors de leur idée originale.

« Ces opportunités de collaboration peuvent apporter certaines craintes parfaitement légitimes »

De son côté, Chat GPT ajoute : « Ces opportunités de collaboration peuvent apporter certaines craintes parfaitement légitimes : en effet, l’automatisation et l’industrialisation de certains métiers peuvent amener à une diminution des tâches répétitives, (autrement dit, les animateurs traditionnels, qui dessinent image par image, pourraient être moins sollicités dans certaines productions) ; une standardisation du style, c’est-à-dire que si l’IA devient une partie intégrante du processus de création, il pourrait y avoir un risque de conformité stylistique, où les oeuvres se ressembleraient davantage en raison de la dépendance aux modèles de données existants. Enfin, cela pourrait amener à une forme de modèle économique : certains artistes pourraient craindre une baisse de la demande pour leur travail, en particulier dans les domaines où l’IA peut offrir des solutions moins coûteuses et plus rapides. »

Image générée par ChatGPT avec DALL-E, OpenAI (2024)

Image générée par ChatGPT avec DALL-E, OpenAI (2024)

IA et création humaine : quelle différence ?

Nous comprenons maintenant que si l’IA est contrôlée et bien encadrée, il ne peut y avoir de grand risque pour le monde de l’animation. Puisque celle ci peut répéter de simple taches afin de faire avancer les travaux des animateurs, pourquoi ne pas voir dans quelques années une forme d’intelligence artificielle capable de reproduire une oeuvre qui a des caractéristique humaine ( message caché, tremblement du pinceau, émotion qui se dégage de l’oeuvre, spontanéité dans l’action de l’artiste, etc…) ? Malheureusement, cette technologie ne risque pas d’aboutir et ce pour plusieurs raisons. Cette fois ci, c’est Chat GPT qui nous donne sa réponse en premier : « un aspect fondamental à souligner est que l’IA n’a pas d’intention ni d’émotion propre, ce qui signifie que sa création est basée sur des modèles de données existants, plutôt que sur une vision ou une sensibilité unique à un artiste humain […]. Elle n’a pas d’expérience vécue, ce qui limite sa capacité à créer des oeuvres qui résonnent émotionnellement. Elle ne peut pas pour le moment, innover ou transgresser les règles de manières intentionnelle comme le font les artistes humains. ». C’est pour cela que « de nombreux experts pensent que l’avenir de l’IA dans l’animation réside dans la collaboration entre l’Homme et la machine, plutôt que dans un remplacement pur et simple des artistes ». Par le biais de ses mots de machine, on comprend rapidement ce que cette dernière veut dire : l’homme vit alors que le robot, ou la machine, eux, répondent à des circuits de code fermés, et peu adepte de l’improvisation. L’humain pense, réfléchit, ressent, se souvient, alors que l’IA, elle suit des données pour les reproduire. La création humaine se base spécifiquement sur les ressentis, les émotions, et de l’interprétation différente selon chaque individu d’une oeuvre d’art. L’interprétation d’IA étant très méthodique et répétitive, ne peut véritablement mener à une réception complète du message de l’oeuvre. Car pour cela, il faut avoir ce que l’IA n’a pas, et ce que Geoffroy Barbet-Massin nous répond très simplement : « un supplément d’âme », et ce qu’elle apporte avec ! C’est vrai qu’on ne peut imaginer ce que cela aurait pu donner si Van Gogh avait laissé une intelligence artificielle faire ses oeuvres d’art. Van Gogh n’aurait sans doute pas eu le même impact dans le monde de l’art que aujourd’hui. De même, les différents cartoons de Tex Avery, si réalisé par Intelligence Artificielle, ne nous auraient pas fait autant rire. Pour finir, l‘authenticité de l’artiste dans ses oeuvres réside dans son vécu et dans ses émotions, ce qu’une machine au combien réaliste ne pourra jamais reproduire, car c’est ce qui en fait leur différence, même si une collaboration entre eux est fortement envisageable, voire même actuellement en cours.

Au travers de cet entretien, plusieurs opinions se sont confrontées sur des idées préconçues : l’IA n’est pas une technologie à mettre en retrait dans le domaine de l’art, car bien qu’elle ne se compose que de données numériques, elle peut y trouver sa place. Cette dernière consiste justement à soutenir les artistes sur des activités souvent longues. Mais est ce véritablement considéré comme une collaboration ? Pour le moment oui, car il faut garder un contrôle sur cette technologie qui débute dans un milieu qui n’est pas constitué à 100 % de données et de chiffres. Malgré de grandes différences dans leurs travaux ( l’un imaginant et créant l’ oeuvre, l’autre l’aidant dans la préparation des matériaux) l’ Intelligence Artificielle et les artistes sont capables de briser les contraintes basées sur des craintes stéréotypées de la société, et prouvent que grâce à un apprentissage méticuleux de l’un et l’autre, une collaboration artistique entre l’humain et la machine peut exister. Ariane Barbet-Massin.