Numéro 06

novembre 2026

Cinéma

Texte

Felix Solise

Sad Girls : Sofia Coppola et le portrait de la mélancholie féminine

La filmographie de Sofia Coppola sert de manuel stylistique pour comprendre la mélancolie féminine à notre époque moderne. Elle nous place constamment à hauteur des yeux de jeunes femmes piégées par l’abondance, la beauté et le privilège, mais habitées d’un sentiment d’isolement que la richesse matérielle ne parvient pas à combler.

Dans son cinéma, Coppola explore les nuances du mécontentement féminin. Cette représentation se caractérise par un subtil équilibre entre esthétique et désespoir existentiel.

« Marie Antoinette […] est réinventée comme une jeune femme piégée par la royauté.”

Dans Marie Antoinette (2006), Coppola utilise le monde extravagant de la cour de France pour aborder des thèmes d’isolement et de rébellion. La figure de Marie-Antoinette, symbole d’excès et de frivolité, est ici réinventée comme une jeune femme piégée par la royauté. Antonia Fraser, historienne britannique, écrit dans les colonnes du Nouvel Observateur en 2006 « Marie-Antoinette est une jeune femme aux yeux bleus qui a travaillé pour être belle et séduire les Français […] C’est pourquoi je crois que Marie-Antoinette, […] représente le type même du bouc émissaire féminin ».

Extrait de "Marie Antoinette", Sofia Coppola, 2006

Extrait de « Marie Antoinette », Sofia Coppola, 2006

L’utilisation anachronique de la musique dansante (Hong Kong Garden, and the Banshees) et de la mode maximaliste injecte également un esprit de rébellion dans le personnage, typique, et qui renvoie au contraste entre sa complexité émotionnelle et la figure de solidité qu’elle est censée représenter aux yeux du peuple. Peut- être l’insinuation subtile de son sort finale.

“Son visage vacille entre joie et malaise.”

Le contraste entre l’opulence matérielle et le vide intérieur a également été abordé par d’autres cinéastes, notamment Sean Baker dans sa production récente, Anora. Le visage de cette jeune escort (incarnée par Mickey Madison) vacille tout au long du film entre une joie éphémère et un malaise profond. La vie d’excès, rapide, luxueuse, ne renferme finalement rien.

La dernière scène du film, où la protagoniste se retrouve devant sa maison de quartier pauvre, qui s’oppose au luxe du manoir qu’elle a habité quelques courtes semaines, la replace exactement là où elle avait commencé. Comme écrit par Philippe Azoury, “Il [Sean Baker] dresse d’abord une carte postale, puis la déchire. » Anora, comme tant d’autres films, témoigne de l’influence du style de Coppola sur le cinéma contemporain. Cette représentation de la féminité, où se mêlent glamour et désespoir, est devenue sa signature, et le spectateur la retrouve bel et bien dans la salle de spectacle, aux cotés du tampon stylistique de Baker.

Extrait d'"Anora", Sean Baker, 2024

Extrait d' »Anora », Sean Baker, 2024

Coppola a réussi à créer tout au long de sa carrière, par le biais d’outils esthétiques et de mise en scène, une figure d’icone et d’influence en la jeune femme morose. Son influence se ressent dans plus que le cinéma, puisqu’elle apparaît également dans la palette de grandes figures de la pop culture: le clip de “National Anthem” de Lana Del Rey, qui a servi à l’assoirdans la galerie des Sad Girls, ou encore les écrits d’Ottessa Moshfegh, dont My year of Rest and Relaxation.