Numéro 06

novembre 2026

Cinéma

Texte

Emilie Carato

Mort ou remboursé

« Vous avez raté votre vie ? Avec nous vous réussirez votre mort ! » Telle est la devise de la famille Tuvache, les gérants du magasin des suicides. Relatant l’histoire d’une société conformiste, oppressive et capitaliste, Le magasin des Suicides est un dessin animé témoignant d’un humour noir complètement décalé et une esthétique gothique à la Tim Burton avec une famille étrange

Réalisé en 2012 par Patrice Leconte et inspiré du livre du même titre de Jean Teulé, ce dessin animé nous présente une société morose et plate – au sens propre car les couleurs sont froides et les habitants morbides. Une boutique se distingue dans ce paysage de désolation : le magasin des suicides. Paradoxalement, il se différencie de par ses couleurs chaudes et vivifiantes. Le magnétisme de ce magasin attire les habitants et suggère un renouveau dans la vie des clients qui seront désormais épris d’un optimisme naturel. Toutefois, ce magasin mène à une libération vers la mort via le suicide et non vers une reviviscence. De ce principe-là, des interrogations restent en suspens. Assistons-nous à une représentation d’une société future où personne n’aura plus goût à rien et le seul moyen de se libérer de son désespoir est le suicide ? Ou est-ce un reflet de notre société actuelle ?

Affiche "Le magasin des Suicides", Patrice Leconte, 2012 © ARP Selection

Affiche « Le magasin des Suicides », Patrice Leconte, 2012 © ARP Selection

L’intrigue bascule lors de l’arrivée d’Alan Tuvache avec son sourire indélébile et sa joie de vivre constante. Il nait comme un message d’espoir face à la société et ne cesse de remonter le moral des habitants. Il parvient à rendre la ville plus joyeuse, offre une autre vision du monde et de la société. Le film montre comment la joie de vivre et l’innocence peuvent triompher du désespoir ambiant. Ce pauvre enfant va être rejeté par sa famille emprunt au conformisme de la société, étant trop différent des autres.
Néanmoins, Alan va permettre une transition de ce monde triste vers un monde plus optimiste, à commencer par Marylin. En effet, lors de son anniversaire, Alan lui offre un ruban violet. Celle-ci s’extasie d’avoir un ruban plutôt que des objets en rapport avec la mort. Le soir même, elle va danser nue dans sa chambre avec ce ruban violet, le sourire aux lèvres. Peu de temps après, Marilyn rencontre un homme et encore une fois, on voit l’optimisme arriver car elle en tombe amoureuse, ce qui n’était même pas envisageable au début du dessin animé. Tour à tour, Alan va réussir à influencer les membres de sa famille de diverses manières jusqu’à son père, Mishima Tuvache. Enfin, le film se termine sur une bonne note car les Tuvache vont changer leur magasin en bistrot et cela va drastiquement changer l’ambiance générale de la ville.

"Le magasin des Suicides", Patrice Leconte, 2012 © ARP Selection

« Le magasin des Suicides », Patrice Leconte, 2012 © ARP Selection

Une banalisation du mal-être des personnages

Ce film présente des singularités : des personnages aux traits anguleux, des décors sombres et oppressant, conférant ainsi d’une esthétique gothique et caricaturale, le tout dans une ambiance morbide et d’un humour décalé. Si nous pouvons le rapprocher à un réalisateur, c’est bien Tim Burton qui présente lui aussi, des singularités dans ses films. Nous retrouvons dans les personnalités des personnages de ces deux réalisateurs, une profondeur émotionnelle et une sensibilité particulière malgré leur apparence excentrique, mais également des personnages marginaux. De même que les critiques sociales sont sujets communs, avec une remise en question des normes ou encore la dénonciation des dangers du conformisme et de la pensée unique.
Il n’y a pas que son esthétique qui ressort de ce film mais également une critique accentuée de la société. La banalisation du suicide octroie un aspect horrifique à la société où l’individu ne signifie plus rien qu’une marchandise à abattre, comme une bombe à retardement qui déciderait de se déclencher quand bon lui semble. Le consumérisme est reflété par la commercialisation de la mort, comme quoi tout peut être vendu de nos jours, même le malheur des gens. De ce fait, la souffrance d’autrui devient un produit de vente.

"Le magasin des Suicides", Patrice Leconte, 2012 © ARP Selection

« Le magasin des Suicides », Patrice Leconte, 2012 © ARP Selection

Les chansons morbides chantées par la famille Tuvache expriment de manière artistique et comique le mal-être général de la ville tandis que les clients du magasin représentent une souffrance différente en fonction de leur état psychique, allant du meurtre à la dépression en passant par l’angoisse existentielle. Enfin, il y a une référence à de nombreuses personnalités ayant connus des fins tragiques qui se rendent au magasin afin d’arriver à leur fin. Par exemple Mishima Tuvache est inspiré du célèbre poète Yukio Mishima qui s’est suicidé par éventration dans les années 1970. Lucrèce Tuvache est une dame romaine qui, son viol, s’est suicidée. Vincent Tuvache quant à lui est inspiré de Vincent Van Gogh, le célèbre peintre qui s’est suicidé de deux balles de revolver. Enfin, Marylin Tuvache reprend la très triste histoire de Marylin Monroe, morte suite à une overdose. Le petit Alan, bien qu’il déborde de joie de vivre, reprend le personnage d’Edgar Allan Poe, le plus connu des écrivains d’horreur dont nous n’avons pas pu décelé la cause exacte de sa mort. Au niveau des chansons, nous pouvons également remarquer l’influence d’Alan. En effet, depuis sa naissance, les chansons sont plus joyeuses, on retrouve comme titre par exemple « Alan sourit », « Un enfant joyeux », « A mort la mort », « Les clients hésitants » et jusqu’à la fin du film, nous retrouvons des titres plus optimistes et moins en rapport avec la mort qu’au début.
Ces éléments contribuent à créer une représentation visuelle et narrative de la souffrance psychique, permettant au film d’aborder ce thème de manière symbolique et parfois humoristique, en maintenant cependant une critique sociale sous-jacente.