Numéro 06

novembre 2026

Société

Texte

Hugo Vitart

Mao à Montpellier, entre nostalgie et polémique

Cela fait bientôt 13 ans que la statue du « Grand Timonier » à été érigée dans la ville occitane. Que nous dit cette statue du leader communiste chinois entre tradition communiste et modernité capitaliste sur notre époque ?

Dans les écrins occitans, perché dans le pays Héraultais, se dissimule la Place des Grands Hommes du XXe siècle, rangée au centre commercial Odysseum. Dans le temple consumériste, où se cachent IKEA, un cinéma Pathé-Gaumont, Décathlon, Mango, Celio, Free, Lacoste, McDonald’s, Micromania, un restaurant Hippopotamus ou encore Zara, trône un imposant magasin Géant Casino, dont l’ombre, au soleil couchant, viens tutoyer la statue du « Grand Timonier » Mao Tse-Tung.

Mao Zedong - Place des grands hommes - Montpellier © Ducatipierre / Wikimedia Commons

Mao Zedong – Place des grands hommes – Montpellier © Ducatipierre / Wikimedia Commons

Au centre de cette place, en forme d’arène, se déploie une rose des vents indiquant les statues des génies du siècle, ceux qui ont marqué l’histoire de l’empreinte de leur botte, de Gandhi à De Gaulle, en passant par Roosevelt, Jean Jaurès ou encore Lénine, supporté par un espace de médiation dépolitisant, ayant pour tâche de présenter la mémoire des fameux Grands Hommes, de la manière la plus factuelle possible.

Mao à Montpellier, 15 ans de controverses

« Mao ! Mao ! Assassin ! » C’est sous les cris et un soleil de plomb qu’a été dévoilée la statue, le mardi 24 juillet 2012 sur la place. Trônant fièrement entre Golda Meir, première ministre israélienne lors de la Guerre de 6 Jours, et le président Sud-Africain Nelson Mandela, la statue de Mao est, dans son essence, au coeur des polémiques. Le projet remonte à la présentation de l’infrastructure d’aménagement urbain Odysseum, visant la création d’un nouveau complexe commercial. Présenté en 1999 et inauguré en septembre 2009 par Georges Frêche, maire déjà exclu du parti socialiste en 2006 pour des propos raciste vis-à- vis des Harkis.
Le maire apparenté socialiste a inauguré sur sa place du XXe siècle, le 17 septembre 2010, les statues de Charles De Gaulle, Franklin Roosevelt, Winston Churchill, Jean Jaurès et… Lénine. Statue qui ne manquera pas de provoquer la colère des politiques de droite comme le député Les Républicains (Ex-UMP) Jacques Domergue, qui qualifie l’érection de la statue de « Caprice personnel » et aussi des militants et dirigeant d’extrême gauche, comme le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), dont le cortège mené par Alain Krivine pointe alors du doigtl’incohérence du placement de la statue dans un paysage assurément consumériste et la mégalomanie du président de région.

Georges Frêche inaugurant la place des grands hommes du XXe siècle ©Wikimedia/Esby

Georges Frêche inaugurant la place des grands hommes du XXe siècle ©Wikimedia/Esby

Lequel Georges Frêche défendait son choix en 2007, quand il a acquis la statue du révolutionnaire russe lors d’une vente aux enchères états-unienne : « On assiste aujourd’hui à une dépolitisation de la société. Ainsi l’installation d’une telle statue va-t-elle interpeller la jeunesse sur l’histoire politique. Et peut-être qu’un jour, nous aurons aussi à Montpellier une statue de Mao. »
Cette provocation de la part de celui qui était alors le président de la région Languedoc-Roussillon sera plus tard mise en oeuvre, provoquant l’indignation d’une partie quasi-unanime des citoyens. Cette fois-ci ce n’est pas tant le coût rocambolesque de l’opération, avec une statue dont le coût est estimé entre 200 000 et 400 000 euros, mais bien sa portée politique et symbolique, faisant de la France le seul pays au monde, excepté la Chine, à avoir une statue du « Grand Timonier » exposée dans ses rues.
L’objectif des nouvelles statues d’« ouvrir une nouvelle passerelle sur l’histoire » aura peut-être été rempli, l’évènement ayant ameuté des militants du groupe d’extrême droite nationaliste La Ligue du Midi, organisation ayant dépêché une trentaine de militants sur place. Richard Roudier, porte-parole du mouvement, s’est par la suite exprimé dans un communiqué lapidaire, dénonçant « [Que] le président de l’agglo rend hommage au responsable de la moitié des 100 millions de morts du communisme, […] il se fait l’apologiste d’un génocide et de crimes contre l’humanité. »
Malgré les contestations, la statue était là, façonnée par le sculpteur français François Cacheux, trônant fièrement dans le centre commercial, tournant son dos au Géant Casino. Aux abonnés absent, le sculpteur François Cacheux et Georges Frêche lui-même, tout les deux décédés avant l’érection officielle des statues.

La statue du « Soleil Rouge de l’Orient », témoin de la mort d’une génération politique française ?

Ce déchainement de passion, à droite comme à gauche, est le témoin d’une historiographie française ayant largement rejeté la mémoire Maoïste suite à l’échec de la Revolution Culturelle menée d’une main de fer par le « Guide des masses populaires ». L’essoufflement en France d’une gauche révolutionnaire lors du courant des années 1970 à effacé des mémoires le Petit Livret Rouge, compilation des citations du « Président Mao », pourtant autrefois rangé sagement dans les poches intérieures des vestons des étudiants soixante-huitard.
Plus largement, les mouvances politiques radicales dont sont issues les anciennes générations politiques, du trotskisme au maoïsme à gauche, allant jusqu’au pétainisme, au royalisme ou au bonapartisme qui se sont rangées derrière Jean-Marie Le Pen lors de la création du Front National, se sont installées dans des partis traditionnels. De Lionel Jospin, ancien trotskiste et ancien premier ministre, à Alain Madelin, ancien ministre de l’économie et membre du groupuscule d’extreme droite Génération Occident. Georges Frêche, lui-même ancien maoïste, rejoindra les rangs des politiques respectables en 1971, lors de lacréation du Parti Socialiste par François Mitterand dans le cadre du congrès d’Épinay en 1971.
Cette ancienne génération de gauche (maoïste, Trotskiste, Léniniste…) qui était vue comme sulfureuse mais respectable et républicaine, contrairement aux groupuscules et mouvements politiques d’extrême droite s’illustrant par une défense à demi-mot du nazisme, s’est rangée au profit d’une restructuration du contrat social. En effet, l’arrivée de la construction européenne, du libre marché et d’un libéralisme débridé a rangée les politiques radicaux les moins fervents, troquant un idéal à long terme pour un moindre mal à court terme. La moyennisation, la modernisation, le marché commun et le village global ont donné l’impression aux radicaux d’hier que le futur s’achetait dans les centres commerciaux, pensant que leurs mouvances politiques originelles, poussiéreuse et désertées, seraient enterrées avec leur passé militant. Quand soudain, les démons du passé ont ressurgit.
Ici les jeunesses de gauches ont décrété la fin de la possibilité d’une « troisième voie » entre le libéralisme et le socialisme, se tournant vers des solutions radicales et nouvelles, alors que, pendant ce temps, la droite la plus sécuritaire et nationaliste est portée aux nues, à l’image des élections présidentielles de 2002, ayant vu pour la première fois de la cinquième république un duel contre un candidat issu d’un parti fondé par d’anciens Waffen S.S., alors qu’en face une gauche radicale s’élevait à 10% des votes exprimés, représentée par Alain Krivine et Arlette Laguiller.
En cela, la dépolitisation de la société dénoncée par Georges Frêche pour justifier son projet n’est-elle pas la dépolitisation de Georges Frêche elle-même et de sa génération politique ? Georges Frêche et son projet, purs produits de leur propre époque. En effet, la dépolitisation de la société, c’est peut-être bien de ça dont il s’agit, ce dont la politique Frêche est le produit et la statue polémique le symbole.

Vue du centre commercial Odysseum à Montpellier ©Wikimedia/IngolfBLN

Vue du centre commercial Odysseum à Montpellier ©Wikimedia/IngolfBLN

Entre deux palmiers importés d’Australie abritant des terrasses de fast-food, le centre commercial aux allures de Mall californien abrite un lycée professionnel Georges Frêche, témoin, si ce n’est de la mégalomanie, de l’égocentrisme du politicien. Ainsi ce lieu né au lendemain du XXe siècle érige en son honneur un autel où le marbre se fond avec le béton, où l’or est poli avec du silicone et où les offrandes sont garnies de micro-plastiques.
Ces oeuvres d’art, produits d’un nihilisme né de la volonté d’un président de région d’asseoir une mémoire durable de sa propre personne, ne sont qu’un miroir à 650 mille euros. Une image d’un certain post-modernisme, où se côtoient des produits dérivés à l’effigie de politiciens, des romans a propos du « renflement brun » fétiche d’un ministre, des tags anarchistes et des commerces qui ferment les uns après les autres, sous l’injonction d’un marché qui ne demande qu’a fonctionner.
La place elle-même à perdu sa signification historique, le bâtiment « Memoria Mundi » servant à la médiation reste éperdument fermé. Les employés de la zone commerciale mangent sur les gradins de la place quand la météo le permet, sans mêmes prêter la moindre attention aux géants de bronze de troismètres de haut. Géants gardant l’oeil sur des passants les bras chargés de sacs de courses et sur des enfants jouant sous le soleil Montpelliérain.
Encore récemment, la statue à provoqué l’ire de différents mouvements politiques, du tag anonyme « 45 Millions de Mort.e.s » déposé dans la nuit du 12 au 13 aout 2023 au pied de la statue, jusqu’au groupuscule ultra-nationaliste Action Française, gonflant le précédent bilan jusqu’a 80 millions de morts, mettant en scène une vidéo destinée à être virale mais ne parvenant même pas à dépasser les 6500 vues cumulées sur YouTube malgré une scénographie impliquant des fumigènes et des jets de peinture sur l’oeuvre de François Cacheux.
Cette statue et celles qui l’accompagnent, de Georges Mandela à Vladimir « Lénine » Illitch Oulianov, semblent destinée à tomber dans l’indifférence générale, ne provoquant plus de grands remous, prenant des figures révolutionnaires, polémiques, passionnantes et marquantes, pour les passer à l’alambic post-moderne et les transformer en des objets aussi inoffensifs qu’un énième t-shirt à l’effigie de Che Guevara.
La paix du marché, voulue par une génération politique à la retraite, s’est visiblement soldée par un échec, reléguant les résolution des contradictions de la société derrière un appel à la république et à une série de symbole, à côtés de laquelle un marché se doit de continuer à fonctionner.