Numéro 05

novembre 2026

Arts plastiques

Texte

Maël Meynie et Anne-Louise Cantat

Contrepoints et nuances de gris

Du 8 septembre au 19 novembre, CONTRETYPE nous propose de découvrir leur nouvelle exposition à Bruxelles. Le 30 septembre, nous nous sommes donc rendus à la présentation des œuvres par les photographes eux-mêmes réunissant amateurs et spécialistes autour d’une photographie contemporaine pas toujours simple à appréhender.

Née du désir du directeur Olivier Gassier, cette exposition a pour but de réunir le travail de Michel Mazzoni, déjà exposant sur le même lieu cinq ans plus tôt, et Bastiaan Van Aarle qui nous ont concocté un parfait Agrégat de leurs travaux. Ce pari ambitieux n’en est pas pour le moins réussi puisqu’à travers quatre pièces et un couloir, ces photographies à première vue différentes se mêlent dans un ensemble de noirs et blancs minimal où la lumière à la fois artificielle et naturelle fait prendre vie aux détails de chacune des images. Pour l’occasion, Bastiaan Van Aarle, photographe néerlandophone qui travaille régulièrement sur le paysage, remet en avant sa série Waterlijn. Tandis que Mazzoni, photographe francophone installé sur Bruxelles, nous propose un aperçu de son nouveau projet Art et Facts dans une démarche à la fois abstraite et plastique. La photographie chez Van Aarle rend possible la matérialisation d’un concept plus ou moins scientifique qui avec les éléments architecturaux et l’intégration de ses lignes bleues dans la scénographie permettent de former une continuité avec le travail de Mazzoni.

Une exposition collaborative

La construction de cette exposition permet à Bastiaan Van Aarle de remettre au goût du jour son projet de fin d’étude qui dix ans plus tard reste encore d’actualité avec l’urgence climatique.  En 2007, le GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) nous alertait déjà sur les futures conséquences du réchauffement climatique et notamment de la montée du niveau des océans. Cette problématique, il la symbolise d’ores déjà dans le titre de la série que l’on peut traduire par “ligne d’eau” mais qui est aussi un instrument utilisé par les marins pour indiquer sur la coque des bateaux jusqu’où l’eau est montée. L’emploi de cette ligne bleue permet également au spectateur d’imaginer la transformation d’un patrimoine vivant qui nous concerne tous de près ou de loin. Cette sensibilité scientifique et écologique n’en a pas pour autant une dimension dramatique et par une approche artistique contribue à nous réapproprier la familiarité de ses paysages où se mêlent nature et construction. Il peut être aussi important pour les artistes de revenir aux origines de leurs motivations artistiques comme nous le fait remarquer Van Aarle : “C’est bien de montrer ce projet car j’en suis fier et il a débloqué tous les chemins que je prends maintenant mais j’ai aussi envie que l’on sache que cela date d’il y a 10 ans.”

Ⓒ Maël Meyniel

Ⓒ Maël Meyniel

Tandis que Michel Mazzoni approfondi son esthétique photographique autour des détails et des objets du quotidien. Via l’utilisation d’une multitude de formats, d’un travail autour du gris et de formes géométriques, il semble guidé par l’envie d’animer tout ce qui compose son environnement. Par ses photographies, il construit un jeu autour de la matière en capturant des images d’objets en mousse, en plastique, parfois même en fer, allant jusqu’au détail de papiers peints. Ce jeu se poursuit pendant la matérialisation de ses photographies : il scanne, photocopie, voire parfois même superpose des couches, ce qui va rendre cet aspect d’abstraction que l’on retrouve dans beaucoup de ses œuvres. Le tirage et le papier vont venir finaliser ce travail autour de la matière en variant les gammes de papier ou les supports d’impression mais aussi les tailles de format qui vont du très petit ou très grand.

Première rencontre

Dès notre entrée dans l’exposition, nous sommes directement plongés dans cette scénographie collaborative. Une première pièce intrigante où se mêle au vide des travaux au sol et sur les murs entre ce qui nous semble être des traces de marqueurs bleus. Ce sont déjà les premiers indices d’une association esthétique qui se poursuivra à travers notre découverte de l’exposition. En effet, la disposition d’éléments à même le sol qui revient régulièrement dans la scénographie de Mazzoni alors que celle de Van Aarle privilégie généralement une exposition murale. Cet assemblage scénographique allant jusqu’au tirage photo dans un même laboratoire avec l’utilisation d’un même papier n’en efface pas pour autant leur singularité. Cette dernière est illustrée par l’usage d’une orientation majoritairement horizontale pour mettre en valeur les panoramas de l’un et une orientation verticale pour personnifier les objets de l’autre. En outre, le point central de cette scénographie contemporaine se trouve dans le jeu avec les espaces et les œuvres formés par les lignes bleues. En effet, cet élément devient un outil de liaison entre les photographies de l’un et de l’autre, comme un fil conducteur tracé à même le mur. Ce dernier se substitue d’ailleurs à la feuille de papier initialement utilisée par Van Aarle dans le premier tirage de sa série sous la forme d’un livre. Ici le recto verso des pages est remplacé par l’utilisation de l’imagination du spectateur où les lignes tracées sur un côté du mur se superposent à la photographie située de l’autre côté. Elles permettent également d’inclure tous les éléments architecturaux du centre comme s’ils faisaient partie intégrante de la scénographie. Les fenêtres, l’escalier ou encore le radiateur trouvent un lien et une logique avec les œuvres, allant presque jusqu’à les mettre en valeur.

L’absence de cartels peut quant à lui témoigner d’une scénographie à destination d’un public familiarisé avec la photographie contemporaine. Toutefois, cette adresse spécifique ne semble pas être faite de manière volontaire ni partagée par l’ensemble des intervenants. La médiation humaine paraît être davantage privilégiée par les deux photographes ainsi que le directeur du centre via l’organisation de ces visites dans qui créent un véritable échange entre le public et l’artiste. Bastiaan Van Aarle justifie même cette absence de cartels en déclarant : “Je n’aime pas trop expliquer le propos et les raisons de l’image. Ce pourquoi je l’aime n’est peut être pas pareil que pour vous.”

Le cerveau des artistes

Pour clôturer cette visite, les deux artistes ainsi que le directeur nous amènent dans une pièce de couleur noire qui forme le noyau de l’exposition appelée l’Atelier. Malgré tout, elle semble se situer hors du temps en formant un contraste avec le reste des autres salles qui étaient de couleurs blanches. L’ambiance créée est similaire à celle d’un laboratoire de recherche ou encore à un tableau d’enquête étalé sur plusieurs murs. Elle permet une immersion totale du spectateur dans l’expérimentation et la recherche effectuées par les deux artistes. Néanmoins, cette distinction avec le reste de l’exposition n’en détruit pas pour autant leur agrégat. Effectivement, les influences de l’un s’harmonisent avec celles de l’autre sous la forme de collages, de poèmes, de photographies ou encore d’une carte positionnée à même le mur grâce à du ruban adhésif ou des épingles. On y retrouve également des projets plus anciens et plus récents sous la forme de livres consultables qui créent une autre forme de dialogue avec les artistes. Toute cette installation qui peut nous paraître désordonnée est en fait mûrement réfléchie et matérialise une médiation aux allures presque futuristes.

Ⓒ Anne-Louise Cantat

Ⓒ Anne-Louise Cantat

Grâce à cet événement, nous avons pu nous plonger pour la première fois au cœur de la photographie contemporaine. Cet agrégat a été l’occasion de découvrir l’aspect à la fois abstrait, intellectuel voire intimiste de l’art contemporain mais aussi de redécouvrir la banalité et l’esthétique des éléments du quotidien. Cette médiation plus directe nous a également permis de nous approprier réellement l’essence artistique des deux photographes en nous donnant l’envie de poursuivre cette découverte via de futures visites d’expositions contemporaines.

  • Ⓒ Anne-Louise CANTAT
    Ⓒ Anne-Louise CANTAT

    Ⓒ Anne-Louise CANTAT

  • Ⓒ Anne-Louise Cantat
    Ⓒ Anne-Louise Cantat

    Ⓒ Anne-Louise Cantat

  • Œuvre de Michel Mazzoni Ⓒ Anne-Louise Cantat
    Œuvre de Michel Mazzoni Ⓒ Anne-Louise Cantat

    Œuvre de Michel Mazzoni Ⓒ Anne-Louise Cantat

  • Œuvre de Bastiaan Van Aarle Ⓒ Maël Meyniel
    Œuvre de Bastiaan Van Aarle Ⓒ Maël Meyniel

    Œuvre de Bastiaan Van Aarle Ⓒ Maël Meyniel

  • Ⓒ Maël Meyniel
    Ⓒ Maël Meyniel

    Ⓒ Maël Meyniel