Numéro 06
novembre 2026
Spectacle vivant
Texte
Lauriane Deleers
« La Haine », la comédie musicale de l’écran à la scène
Rien n’a réellement changé depuis toutes ces années ? Le public de La Seine musicale à Boulogne-Billancourt ne savait pas trop à quoi s’attendre ce jeudi 10 octobre 2024, pour la première de la comédie musicale » La Haine « .
Près de 30 ans après la sortie du film culte de Mathieu Kassovitz, symbole d’une génération et grand classique du cinéma français, le réalisateur revient avec une création vivante et immersive. Cette adaptation sur scène souligne le caractère éminemment actuel du film, plongeant le spectateur dans un » ride » à travers Paris et sa banlieue grâce à un dispositif unique faisant dialoguer la scène et l’écran. Un projet ancré dans l’actualité, mêlant danse, cinéma, rap, théâtre et spectacle vivant, porté par une bande originale qui fait le lien entre les années 90 et aujourd’hui.

Affiche de « La Haine », Mathieu Kassovitz © Les Productions Lazennec
Révélé et récompensé au Festival de Cannes 1995, puis par trois prix dont celui du meilleur film aux Césars. Encensé par la critique, y compris à l’international, suscitant l’admiration de personnalités comme Steven Spielberg. Le film a suscité un débat national sur les conditions de vie dans les banlieues et la relation entre la police et les jeunes issus de l’immigration. Il est devenu un symbole de la lutte contre l’injustice sociale et raciale en France. Un film porté par 3 acteurs (Vinz, Said et Hubert). L’histoire de ces trois jeunes confrontés aux difficultés économiques, sociales et politiques et qui en parallèle avec ses codes, est une ode à l’amour, à la solidarité et à l’amitié.
Après une nuit d’émeutes provoquées par une bavure policière qui a laissé leur ami Abdel entre la vie et la mort, les trois amis naviguent à travers les tensions sociales et raciales de leur environnement. Le film se termine sur une note tragique, soulignant la brutalité et l’injustice omniprésentes dans leur quotidien.
Avec cette adaptation audacieuse le réalisateur revisite l’histoire de son film culte, grâce à 14 tableaux inspirés du film qui sont diffusés sur un système de projections, couplés avec les décors et surtout avec la performance des comédiens sur scène. Cette transformation d’un drame social en une œuvre musicale soulève une question essentielle : Comment une comédie musicale peut-elle capturer et transmettre l’intensité et les messages sociaux d’un film aussi emblématique que « La Haine » ? Comment retranscrire sur une scène l’urgence de ce film ? Comment ne pas paraître, trente ans plus tard, anachronique dans une société où les nouvelles technologies bouleversent le quotidien ?

Extrait de « La Haine », Mathieu Kassovitz avec (de gauche à droite): Vincent Cassel (Vinz), Saïd Taghmaoui (Saïd) et Hubert Koundé (Hubert).
Mathieu Kassovitz a écrit et réalisé » La Haine » en réponse à la mort de Makomé M’Bowolé, un jeune homme tué par la police en 1993. Il voulait montrer la réalité des banlieues françaises, souvent ignorée ou mal représentée dans les médias. Le film a été tourné en noir et blanc pour accentuer le réalisme brut et la gravité des thèmes abordés mais également pour, d’une certaine manière poétiser ces jeunes et leur environnement, montrer la violence d’une manière moins explicite. C’était également un choix esthétique, nous étions dans les années 2000, cela faisait au moins 70 ans, que la couleur existait dans le cinéma. En faisant ce choix esthétique, il renforce le caractère intemporel et universel du film. Cela permet également de créer une atmosphère plus dramatique et de se concentrer sur les émotions et les expressions des personnages, en évitant les distractions que les couleurs pourraient apporter.

Vincent Cassel jouant Vinz © Yassinbedier sur pintarest
Comme le film, la comédie musicale aborde des thèmes tels que la violence policière, le racisme, l’exclusion sociale et la solidarité. Elle utilise la musique et la danse pour ajouter une dimension émotionnelle et artistique qui permet de toucher un public plus large et de transmettre les messages de manière encore plus puissante. Les décors sont réalistes et les chorégraphies intègrent des mouvements de danse urbaine pour refléter l’énergie et la tension des scènes. La musique, composée par des artistes contemporains tel que Sofiane Pamart, Jyeuhair ou Clara Luciani, mélangeant des genres tels que le rap, le hip-hop et la musique électronique pour créer une bande sonore dynamique et percutante.
Une spectatrice nous confie son ressentie, « Elle parvient à transmettre les messages du film de manière encore plus puissante avec l’utilisation de la musique et de la danse. J’ai été plongée 10 ans en arrière, quand je l’ai regardé pour la première fois. Beaucoup de pleure, mais d’admiration. J’ai adoré la manière dont elle parvient à rester fidèle au film, pour la plus grande joie des grands fans comme moi, mais tout en offrant cette nouvelle version hyper moderne. L’ajout de nouveaux personnages, comme Leila (fiancée de Vinz), j’ai particulièrement aimé la performance de la comédienne et la performance des acteurs c’était aussi un point fort. C’était une masterclass ! », Jeanne Mauchrétien.

Affiche du spectacle « La Haine – Jusqu’ici rien n’a changé », de Mathieu Kassovitz et Serge Denoncourt
À l’époque, le succès de » La Haine » peut être attribué à plusieurs facteurs. Le film offre une représentation sans fard de la vie dans les banlieues françaises. Cette approche réaliste a permis au public de s’identifier avec les personnages et de comprendre les défis auxquels ils sont confrontés. Bien que le film ait eu un impact certain sur les habitants des banlieues qui vivent les mêmes réalités que les personnages, son influence a dépassé ces frontières. Les gens ont pris conscience des événements qui se déroulaient autour d’eux. Quand il est sorti, nous étions à une époque où les tensions sociales en France étaient particulièrement élevées, ce qui a renforcé son impact et sa pertinence. Le style visuel de » La Haine » a contribué à son impact émotionnel et à sa reconnaissance critique.
Mais alors pourquoi adapter le film en comédie musicale des années plus tard ?
Mathieu Kassovitz a décidé d’adapter » La Haine » en comédie musicale, car malheureusement les problèmes abordés dans le film, tels que la violence policière et les inégalités sociales, restent d’actualité. Kassovitz espère sensibiliser une nouvelle génération à ces enjeux et encourager le dialogue et l’action. C’est une opportunité de renouveler l’intérêt pour le film et de le faire découvrir à ceux qui ne l’ont pas encore vu.
J’ai personnellement, trouvé le spectacle vraiment captivant, malgré le fait que ce soit le même réalisateur que le film, il y avait de nombreuses prises de position intéressantes et des éléments actualisés malgré que le but était aussi de montrer que rien n’a vraiment changé depuis toutes ces années, que la violence persiste. D’où le nom de la comédie musicale « Jusqu’ici rien n’a changé ».

Casting de la comédie musicale « La Haine, Jusqu’ici rien n’a changé » : Saïd (Samy Belkessa), Vinz (Alexander Ferrario) et Hubert (le rappeur Alivor) © Hélène Pambrun
Le casting était excellent, bien que certains comédiens soient principalement des danseurs, ce qui rendait leur jeu d’acteur un peu moins convaincant. La mise en scène était extrêmement immersive, j’étais complètement absorbé tout au long du spectacle. Les lumières étaient particulièrement impressionnantes, avec trois poursuiteurs par acteur principal, ce qui ajoutait une qualité visuelle. Les moyens techniques étaient également remarquables, avec un écran géant, un plateau tournant, des jeux de lumière et des harnais pour faire voler les comédiens par exemple. J’ai adoré la musique, notamment le rap, ce qui est assez rare pour une comédie musicale, mais cela fonctionnait parfaitement. Le choix des chanteurs et des musiciens était judicieux. Une scène en particulier m’a marqué : celle où les comédiens faisaient de la boxe, progressivement les coups contre le sac de frappe se transformait en une performance de percussions, où les sacs de frappe devenaient des instruments, le son devenait harmonieux jusqu’à à amener à un rap. C’était un moment puissant.
J’ai également beaucoup apprécié les nombreuses chorégraphies contemporaines, auxquelles je suis très sensible. C’était un spectacle très dynamique, avec beaucoup de mouvements, c’était fascinant de voir comment les artistes se déplaçaient et utilisaient la scène. C’est une adaptation réussie de mon côté. J’adore voir des films adaptés de différentes manières, que ce soit en bande dessinée, en dessin animé, ou autre. Cela me procure la même satisfaction que de voir un livre adapté en film par exemple, car on imagine tous les aspects de ce dernier selon notre imagination et voir l’imagination d’un autre se concrétiser c’est d’avantage intéressant.
La comédie musicale « La Haine » réussit à capturer et transmettre l’intensité et les messages sociaux du film original grâce à une combinaison habile de fidélité à l’œuvre originale et d’innovation artistique. Les défis de l’adaptation ont été relevés avec brio, et les retours positifs des spectateurs témoignent de la réussite de ce projet audacieux. La comédie musicale offre une nouvelle perspective sur des thèmes toujours d’actualité, prouvant que l’art peut être un puissant vecteur de réflexion et changement social.