Numéro 06
novembre 2026
Musique
Texte
Sidonie Talma-Ziolkowski
The Cure : quatre décennies dans l’industrie musicale
Depuis plus de quarante ans, The Cure traverse les époques sans perdre son âme. Du post-punk à l’ère moderne, le groupe de Robert Smith reste une icône qui inspire et résiste aux modes. Comment expliquer cette longévité exceptionnelle dans une industrie où tout change si vite ? Entre fidélité à leur univers sombre et capacité à se réinventer, The Cure incarne une pérennité du rock.
The Cure n’a plus à se faire connaître : emblématique groupe des années 1980, ils ont longtemps porté le titre de meneurs du mouvement gothique en Angleterre. Les éternels cheveux crêpés de Robert Smith, le chanteur du groupe, ont peut-être grisonné mais le succès lui n’a pas cillé. Leur tournée mondiale entre 2022 et 2023, véritable réussite qui lui a valu d’être rallongée plusieurs mois, et leur continuelle production musicale en sont bien la preuve. Leur longévité, spectaculaire pour n’importe quel genre musical, l’est d’autant plus que The Cure a su garder la plupart de ses fans de longue date tout en touchant de nouvelles personnes.

Robert Smith, Londres, 1985 © Richard Bellia
Le groupe se forme en 1978 à Crawley, petite ville d’Angleterre. A cette époque, c’est le post-punk qui grimpe rapidement en Grand Bretagne – une évolution moins déchirante du mouvement punk, alliant des influences de funk, rock et d’électro. On retrouve facilement ces apports dans leur premier album, Three Imaginary Boys (1979). Le courant ne durera que quelques années, s’essoufflant dès le début des années 1980, mais ouvre la porte à une nouvelle expérimentation et liberté des musiciens. The Cure collabore avec d’autres artistes comme Siouxsie and the Banshees, Joy Division ou encore David Bowie, fondateurs de ce qui inspirera le rock et la pop des années suivantes.
De cette première période ressortent trois albums, une sorte de trilogie en elle-même : Seventeen Seconds (1980), Faith1 (1981) et Pornography (1982). Ils réussissent à conquérir un public de première génération avec un son sombre, une atmosphère quasiment claustrophobique par moments, des rythmes modérés à lents et des arrangements spacieux (guitares à effets, réverbération). A retenir, le morceau qui symbolise le mieux cette période et l’identité de The Cure : A Forest, chanson qui incarne une ambiance obscure avec des paroles mélancoliques et qui est souvent reprise lors de concerts.

The Cure, Fujirock, 2019 © Richard Bellia
Tandis que la scène musicale change, The Cure évolue. Pour résister au temps, il faut savoir se créer un style mais aussi pouvoir se renouveler suffisamment pour ne lasser ni les critiques, ni les fans. Bien qu’ils gardent une atmosphère qui leur est propre ainsi qu’une profondeur émotionnelle, les airs sombres et profonds de leur première trilogie laissent volontiers place à des mélodies plus pop et aussi plus accessible. Les rythmes sont plus rapides, le travail des instruments – qui se diversifient avec des percussions et de l’acoustique – et des mélodies tendent à rendre leur production plus lumineuse.
C’est une première transition dans leur production musicale. Le groupe a déjà une identité individuelle, un son qui leur appartient mais cherche toujours à se trouver – ou se retrouver – dans une industrie qui se transforme plus rapidement que jamais. Le rock alternatif grandit avec en tête de la scène britannique The Smiths et The Cure, les Pixies et R.E.M au Etats-Unis. Au même moment, la pop explose avec des succès mondiaux comme Michael Jackson, Madonna, Duran Duran. Ce sont aussi les débuts du triomphe international du Hip-Hop et de la musique électronique. L’industrie est aussi chargée que diverse. Avec le succès de The Head on the Door (1987), la musique de The Cure dépasse les frontières de leur Angleterre natale, s’étend en France où leur son est une petite révolution dans le paysage musical, mais aussi dans le reste de l’Europe et en Amérique.
Les années 1980 ont été l’âge d’or de The Cure ainsi que de la culture gothique dont ils ont été faits l’image malgré eux.
Après Desintegration (1989) qui est souvent considéré comme le chef d’œuvre de The Cure, le groupe éprouve des difficultés à renouveler l’exploit. L’album est marquant pour le chanteur qui le dédit à sa femme et fête ses trente ans la même année. De plus, il répond aux critiques des albums précédents, qui se tournaient davantage vers la pop, en reprenant une approche plus introspective et rappelant les débuts gothiques du groupe. Egaler cette œuvre, qui capture l’essence même du style musical de The Cure en associant les mélodies harmoniques aux instruments atmosphériques, est un nouveau défi. Cette quête va empoisonner la production du groupe pendant longtemps.

The Cure, Fujirock, 2019 © Richard Bellia
Les années 1990 et 2000 leur font prendre un virage vers une sphère toujours plus pop avec parfois des sonorités étonnantes, puisant ses inspirations dans les musiques latines ou encore dans le jazz<. C’est aussi à cette époque que s’installe une véritable rupture entre leur style des premières années et le son qu’ils travailleront par la suite. Les nouveaux amateurs sont d’une nouvelle génération et il est parfois plus difficile pour les admirateurs de la première heure de s’y retrouver. Leur héritage, néanmoins, persiste par d’autres artistes comme Placebo, Interpol, Fontaine D.C ou encore Chvrches. Il en va de même pour leur activité scénique ; The Cure ne chôme pas en matière de concert, livrant des performances de 3 heures.
En quarante ans d’existence, de multiples générations se sont rassemblés autour du groupe.
Peu importe quel album les fans se déchirent pour élire comme étant le meilleur, tous s’accordent pour dire que la longévité de The Cure n’est pas dû au hasard. L’envie de produire, de créer et de jouer ne faiblit pas. Et l’attente de leur public est toujours là ; il suffit de constater la réussite de Songs of a Lost World (2024), album tant anticipé après 16 ans d’absence de musique originale. Le groupe n’a jamais quitté notre univers musical, habitant les films et séries que nous regardons, inspirant nombreux artistes que nous écoutons. La chanson mythique A Forest se fait même nouvelle peau dans L’amour Ouf de Gilles Lellouche, sorti la même année.